
photo: Pierre Dury
Lettre à Leonard Cohen de Stéphane Cusin
04-11-2026
Cela fera 10 ans le 7 novembre que Leonard Cohen a quitté notre monde, mais sa présence se fait toujours sentir ici à Montréal, sa ville.
Par exemple, ce soir et demain, ses chansons revivront sur scène grâce à son fils (Adam), son petit-fils (Cassius) et plusieurs autres dans le spectacle Everybody Knows donné au Théâtre St-Denis.
Quiconque dirait qu’on se fait des ‘’accroires’’ en prétendant que Leonard Cohen est un symbole montréalais au même titre que le mont Royal (où il repose), les Canadiens, ou les bagels, sera confondu à la lecture de Lettres à Leonard Cohen, livre qui vient de paraître écrit par un quinquagénaire de la Suisse, pays de la neutralité s’il en est un.
À la lecture de ce livre, qui chevauche entre biographie et journal de voyage, on se dit qu’il n’y a rien comme un regard extérieur pour affranchir nos chauvines certitudes.

Stéphane Cusin est un fan de notre poète national. Il vit à Grandcour, une commune de mille âmes dans le canton de Vaud.
Son intimité avec Leonard Cohen remonte à juillet 2013.
Alors qu’il est chauffeur bénévole pour les stars du Festival de jazz de Montreux, il se retrouve seul dans le noir de l’Auditorium Stravinski à épier l’artiste dans son rituel d’avant-spectacle, à ce moment du test de son auquel se joignent plus tard les musiciens. On lui envie ce moment que peu de fans de Cohen ont pu expérimenter.
10 ans plus tard, en août 2023, ce Grancoti s’offre un pèlerinage à Montréal (il utilise plutôt le mot ‘’road trip’’) pour s’approcher de sa légendaire et immortelle idole.
N’ayant peur de rien, surtout pas du ridicule, notre homme fait le voyage pour s’entretenir avec le disparu. En fait il lui parle beaucoup intérieurement, en plus de s’adresser à lui sur le mode épistolaire.
‘’…écrire à Leonard Cohen est une évidence. Nous avons à parler tous les deux.’’ peut-on lire dans le prologue.
Suivent, 22 lettres écrites sous le coup de la découverte, du charme, de la surprise ou de l’émotion que lui procurent l’itinéraire très chargé qu’il s’est organisé pour se convaincre que Cohen et Montréal ne font qu’un, du début de sa vie à la fin.
À sa suite, nous nous rendons dans le Westmount natal de Cohen, visitons la synagogue Shaar Hashomayim que son grand-père présidait, là où le jeune Leonard a célébré sa Bar Mitzvah. On se promène de la murale de la rue Crescent à celle du boulevard Saint-Laurent, en s’arrêtant au parc du Portugal où se trouve sa demeure, près du café Bagel Etc. où il avait ses habitudes. On fait un détour par la Chapelle Notre-Dame-du-Bonsecours dans le Vieux-Montréal évoquée dans son succès planétaire Suzanne, on marche sur Marie-Anne, on se prosterne sur sa tombe au cimetière juif sur le mont Royal.
Chemin faisant, arrêt au Musée d’art contemporain pour acheter le catalogue de l’exposition Une brèche en toute chose qui a célébré son œuvre en 2017, l’année après son décès.
On pourrait presque penser que c’est arrangé avec le gars des vues, notre visiteur suisse tombe même sur des boîtes aux lettres de Postes Canada qui arborent la photo de Cohen.
Ce n’est pas tout, alors qu’il se magasine une chemise chez Philippe Dubuc, Stéphane Cusin tombe sur le designer lui-même qui lui révèle être le concepteur des costumes du spectacle Dance Me des Ballets jazz de Montréal sur les chansons de Leonard Cohen. Je ne sais pas s’il y a un équivalent suisse à l’expression ‘’Toutte est Toutte’’
Je vous passe les détours obligés chez Saint-Viateur Bagels, l’exploration du Mile End et la visite du musée de l’Holocauste.
Avec son laissez-passer du métro de Montréal, Stéphane Cusin est partout.
À la galerie Simon Blais où il découvre Françoise Sullivan, chez Art Mûr, à l’Arsenal, au Musée McCord. Il va voir Écho du Cirque du Soleil. Il mange chez Leméac, Coco Rico, Pamika Brasserie. Avec l’une ou l’autre de ses caméras Leica, il immortalise chaque endroit où ses pas le mènent, car il est aussi photographe nous apprend-il dans ses lettres.
Si chaque missive à Leonard Cohen est une occasion d’apprendre des faits biographiques sur l’artiste, avec citation de paroles de chansons à l’appui, l’épistolier en profite aussi pour en découdre avec sa propre vie.
Comme si son existence tirait des enseignements de son maître à penser.
Est-ce que cette introspection détonne dans un ouvrage consacré à Leonard Cohen?
Pas vraiment. Au contraire, elle tend à démontrer à quel point la poésie de Cohen est universelle. Chacun peut s’y retrouver.
Ainsi, il est intéressant de découvrir les origines de notre auteur. Cusin n’est pas juif, mais protestant. Descendant de huguenots qui ont dû fuir leur pays en raison de leur croyance. De lui trouver des affinités avec le chanteur puisqu’il a lui aussi deux enfants, un Léo et une Lisa, alors que Cohen a un Adam et une Lorca.
Et que leur relation avec la mère de leurs enfants a fini de manière semblable.
Le voyage de Stéphane Cusin à Montréal se termine à la page 73.
‘’Montréal est là, elle me regarde l’air de redire: Dis, on se reverra?
Vous, vous ne dites rien. Depuis votre éternité, maintenant vous le savez, ce n’est plus une question essentielle. C’est certain, Montréal et moi nous nous reverrons.’’
Mais le livre ne termine pas pour autant. Il y a encore 75 pages dont une dizaine de photos.
Notre Cusin suisse a encore beaucoup à dire sur Cohen et sur lui-même.
Et ça continue d’être intéressant, notamment le long voyage du canton de Vaud à Perpignan pour aller voir Dance Me des Ballets Jazz de Montréal à l’Archipel de Perpignan, et au retour, l’exposition Soulages à Rodez, un peintre qui fait, comme Cohen, jaillir une brèche dans le noir.
Dans ses descriptions, Stéphane Cusin m’a donné le goût d’aller à Perpignan voir cette salle de spectacle dessinée par Jean Nouvel, et ce Musée Soulages à Rodez de l'agence catalane RCR Arquitectes associée à Passelac & Roques Arquitectes qui a remporté en 2017 le Prix Pritzker, le ‘’Nobel’’ de l’architecture.
Cusin qui a touché à l’architecture au début de sa vie professionnelle est vraiment habile à décrire ce qu’il voit.
D’autant que Stéphane Cusin est un grand bourlingueur. Il a visité Paris, Berlin, New York évidemment, mais aussi Gdansk et Cracovie en Pologne, Saint-Lambert et Hull au Québec avec sa chorale dans sa jeunesse. Il se promène aussi beaucoup avec femme et enfants: Corse, Sicile, îles éoliennes. Pour son travail d’humanitaire, il va au Nicaragua, en Bolivie, en Afrique du Sud et au Mozambique. L’homme en a vu d’autres.
Ce fut un plaisir de voir ma ville dans son œil curieux, racontée dans une prose qu’on imagine chantante avec ses septante et huitante en renfort.
J’ai aimé sa manière de joindre architecture et histoires personnelles dans son récit.
Je me suis beaucoup reconnu dans sa démarche.
Puisse ce livre vous charmer autant.
On peut se le procurer via Bouquinbec.






