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Qui est l'inconnu de la Grande Arche ?
15-03-2026

Si je vous parle d’un architecte connu pour son ouvrage controversé à cause de son coût, mais aussi des difficultés inhérentes à sa construction, d’un architecte qui a soulevé la colère du milieu de l’architecture local qui se voyait damer le pion par un étranger, vous pourriez penser qu’il s’agit de Roger Taillibert, architecte du Stade olympique de Montréal.

Mais, non, je veux vous entretenir d’Otto Von Spreckelsen, l’architecte de l’Arche de la Défense à Paris, un grand projet initié par François Mitterand lors de son premier septennat. En passant, ce ne sera pas le seul grand projet pour ‘’François 1er’’.

Il y a eu aussi la pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille, la Grande Bibliothèque, la Cité de la Musique, l’Institut du Monde Arabe.

Le réalisateur Stéphane Demoustier a eu la géniale idée de porter l’histoire de cette réalisation ambitieuse à l’écran. Pas surprenant de la part de ce diplômé en sciences politiques qui a commencé sa carrière au ministère de la Culture de la France en réalisant des documentaires pour le département de l'architecture.

Son film, le bien nommé L’inconnu de la Grande Arche, raconte l’incroyable histoire de cet architecte danois choisi par voie de concours en 1982 alors qu’il est inconnu même dans son pays, le Danemark.

De grands noms étaient en lice pour ce projet (Jean Nouvel, Paul Andreu, Norman Foster…), mais c’est Otto Von Spreckelsen qu’on choisit parmi 424 projets anonymisés.

Qui s’en souvient? Il y avait dans le lot les Canadiens George E. Boake et James C. Crang qui proposent une structure composée d'un monument triangulaire dont la tranche est alignée sur l'axe historique vers Paris.

Le cube, tout épuré, proposé par Von Spreckelsen, lui vaut d’être retenu dans la courte liste du jury.

Mitterrand qui s’entiche de cette proposition le choisit.

On comprend un peu mieux en lisant ceci dans le magazine elips :

‘’Spreckelsen imaginait l’Arche comme un sanctuaire moderne, un symbole de rencontre et d’unité entre les peuples, où l’humanité triompherait des divisions.’’

Le monument est vu à l’Élysée comme le chaînon manquant dans ‘’l'axe historique" de Paris. ‘’Cette perspective urbaine rectiligne, symbole du pouvoir, débute au Louvre (le premier véritable palais des rois de France) à partir de la statue équestre de Louis XIV, puis passe par le jardin des Tuileries, la place de la Concorde et son obélisque d'Egypte, l'avenue des Champs Elysées, l'Arc de Triomphe de l'Etoile, l'Avenue de la Grande Armée, la Porte Maillot, puis l'avenue Charles de Gaulle, le pont de Neuilly avant d'atteindre la Défense.’’

Ce projet doit être fait rapidement, car Mitterand veut qu’il soit inauguré à l’occasion du bicentenaire de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en même temps que la France accueille le G7.

On sent bien la tension et l’urgence qui s’invitent dans ce genre d’échéancier serré. D’autant qu’on est dans un souque à la corde entre idéalisme et réalisme.

Le film prend des libertés avec la réalité, mais il raconte avec beaucoup de vraisemblances les écueils que cet architecte danois a rencontrés en France, pays compliqué s’il en est un, dans la réalisation de ce projet pharaonique.

L’acteur d’origine danoise, Claes Bang, incarne Von Spreckelsen avec brio, y mettant tout ce qu’il faut pour qu’on sente bien son perfectionnisme, son intransigeance, sa rigueur, son austérité catholique et nordique, et son désarroi quand son cube lui échappe.

Mesurant 1 mètre 98, l’acteur Bang domine physiquement ses partenaires, tout aussi excellents, Xavier Dolan (qui méritait bien sa nomination aux César) et Swann Arlaud, respectivement dans les rôles inspirés de Jean-Louis Subileau, directeur général de la Tête-Défense, maître d’ouvrage de la Grande Arche, et Paul Andreu, architecte maître d’œuvre du projet Grande Arche.

Ces derniers feront tout pour faire advenir le projet en s’accommodant de la réalité: les coûts qui s’emballent (imaginez le prix qu’il en coûte pour couvrir ce cube de 70 mètres de large et 90 mètres de haut, soit la hauteur de Notre-Dame de Paris avec sa flèche, de marbre de Carrare), l’arrivée, en cours de projet, d’une majorité de droite qui fait dérailler les ambitions mégalos de Mitterand, sans compter les difficultés d’un projet techniquement compliqué à réaliser.

Quel sujet!

Ça nous permet, en passant par toute une gamme d’émotions, de comprendre ce monde si singulier de l’architecture où le trait du dessin le dispute aux calculs sans fin, où l’urgence fait souvent fi de la pérennité, où la raison prend souvent le dessus sur la beauté pure.

J’ai tellement plus aimé ce film que Le Brutaliste à pareille date l’an dernier.

Comme dans Le Brutaliste, il y a une scène qui se passe à Carrare où Spreckelsen se rend pour trouver le fournisseur qui lui garantira un marbre de qualité, celui qui devient rose à la tombée du jour ainsi que le souhaite son client le président Mitterand. La scène est tellement plus concrète.

De fait, ce film jette un éclairage pas nécessairement rose sur ces seize ans de régime ‘’socialiste’’ qui a légué plusieurs monuments à la France, mais à quel prix?

Otto Von Spreckelsen (1929-1987) est mort le 16 mars 1987. Ce film est un bel hommage à son génie et à sa ténacité.

Le saviez-vous?

-L’architecte Paul Andreu (1938-2018), maître d’œuvre du projet et celui qui l’a terminé à la mort de Spreckelsen, a une histoire avec Montréal. Comme je le raconte dans mon livre Tous pour un Quartier des spectacles, le célèbre architecte a été approché par le promoteur immobilier Christian Yaccarini de la Société de développement Angus pour réaliser le projet phare du 2-22, angle Saint-Laurent et Sainte-Catherine.

Andreu a commencé, mais l’aventure a tourné court. ‘’C’est le genre d’architecte qui ne travaille pas dans un budget. Il crée puis tu payes. Un moment donné ça n’a plus été possible, on n’avait pas ses moyens-là’’ dit Christian Yaccarini pour expliquer son départ.

-L’inauguration officielle de l'Arche de la Fraternité à la Défense a eu lieu le 26 août 1989.

Dans son discours, Mitterand a dit: ‘’Affirmez-vous comme les mainteneurs obstinés de la tradition qui refusent et condamnent les violations des Droits de l’Homme ; qu’il s’agisse du racisme, des dictateurs ivres de leur pouvoir, des terroristes preneurs d’otages ou de la volonté de domination d’un État sur un autre. Ne transigez pas sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes….’’

L’évènement protocolaire a été suivi d’un spectacle mettant en vedette sur le parvis de la Grande Arche Maxime le Forestier, Jacques Higelin, Khaled, Manu Dibango, Barbara Hendricks.

 

-Il y a eu des Canadiens qui ont participé au concours d’architecture, il y a Dolan dans le film, mais la compagnie montréalaise Scéno Plus (qui a fait le théâtre sur mesure pour Céline à Vegas) a aussi apporté sa contribution à la Grande Arche.

En 2003, l’entreprise de la rue De Lorimier a conçu le foyer de la Grande Arche à La Défense, un espace comprenant deux salles modulables (une grande salle de 2 000 places assises ou 2 800 debout, et une petite salle de 437 places). L'aménagement incluait des technologies scéniques avancées pour des congrès, banquets et spectacle.

-En 2015, la Grande Arche a fait l’objet de travaux majeurs. 192 millions d'euros! Le marbre des façades et des tympans a été remplacé par du granit blanc, dit "bethel white", extrait d'une carrière du Vermont, USA. On dit que son traitement de surface lui procure la même teinte et la même brillance que le marbre d'origine.

-Il y a 10 ans,Laurence Cossé a publié La Grande Arche aux éditions Gallimard. Le livre ‘’raconte la construction de la Grande Arche de la Défense sous le prisme des décisions politiques et des difficultés de sa réalisation architecturale.’’

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