
photo: Pierre Dury
La femme la plus riche du monde
08-01-2026
Qui est la femme la plus riche du monde?
Alice Walton.
Selon Forbes, l’héritière du groupe Walmart a déclassé en 2025 Françoise Bettencourt, héritière du groupe L’Oréal.
Françoise Bettencourt serait probablement toujours la plus riche si elle n’avait pas quitté la présidence du conseil d’administration de son groupe en 2025, et si sa mère Liliane Bettencourt n’avait pas dilapidé une grande partie de sa fortune au profit d’un photographe dont elle s’est entichée en 1987 après qu’il eut fait d’elle un portrait pour la revue chic Égoïste.
C’est d’ailleurs avec cette séance photo déterminante que commence le formidable film La femme la plus riche du monde présentement en salle à Montréal.
Ce long-métrage tourné en Belgique est largement inspiré de la relation extrêmement coûteuse que la milliardaire femme d’affaires Liliane Bettencourt a entretenue avec le photographe et auteur homosexuel François-Marie Banier. La saga que cette relation a déclenchée a défrayé la manchette pendant des années en France.
Sept ans après la mort de Liliane Bettencourt, le réalisateur français Thierry Klifa a décidé de s’attaquer à ce sujet, avec Isabelle Huppert pour défendre le rôle-titre.
Pour avoir plus de liberté, Thierry Klifa a changé les noms, et n’a pas trop insisté sur l’époque (on comprend qu’on est quelque part à la fin des années 1980 début 1990, car il est question du président François Mitterrand).
Ainsi, Isabelle Huppert devient Marianne Farrère, et Laurent Lafitte, Pierre-Alain Fantin.
Isabelle Huppert, toujours aussi impeccable, ne pouvait trouver meilleur partenaire. Laurent Lafitte est à la fois charmeur, fourbe, mesquin, papillonnant, envahissant, roublard.
Pas de maquillage ou de prothèses pour ressembler aux originaux, les acteurs peuvent mettre toutes leurs énergies à flamboyer à l’écran. Ce qu’ils font de manière spectaculaire. À elle seule, Isabelle Huppert change de costumes plus de 70 fois! (Revoir le film, il pourrait être amusant de compter le nombre de carrés de soie portés par l’actrice).
Lafitte, lui, pétarade à l’écran comme un feu d’artifice grâce à des répliques souvent humoristiques, toujours assassines.
Voici comment le réalisateur a expliqué son approche au magazine web français aVoir-aLire.com:
‘’C’est une affaire dotée d’une dimension shakespearienne, voire balzacienne, avec des thématiques universelles, tels que la famille et les secrets qu’elle renferme. La particularité de cette affaire, c’est qu’elle se déroule dans le milieu des ultras riches. Un monde qui fascine et révulse à la fois. Cette haute bourgeoisie française catholique est assez peu montrée au cinéma. Il faut donc en connaître les codes, la morale, les habitudes pour la raconter. C’est un monde complexe à reproduire, car ce sont des personnes qui vivent en vase clos. Ce qui m’intéressait, c’est que l’on n’avait jamais raconté cette affaire sous le prisme de l’intime. Cela n’avait pas d’intérêt pour moi que de simplement illustrer le fait divers. J’ai vu dans cette affaire une matière frictionnelle très forte, avec une dimension comique, mais aussi politique et romanesque, où les personnages sont comme des figures de tragédie, mais nous entraînent dans un vent de folie tant ils sont hors sol et violents dans leur manière de s’exprimer ou d’appréhender la vie et le monde.’’
À l’écran, voilà donc une femme qui a tout pour être heureuse, mais dont l’ennui se transforme en migraines et maux de dos, et pouf! qui revit sous l’impulsion d’un outsider qui, tel un éléphant dans un magasin de porcelaines, fait valser tous les codes rigides de la maison, sans parler de son habilité à faire sortir le chéquier de sa proie.
Jamais, cependant, le film ne nous fait sentir que la riche héritière a perdu la raison. Comme l’a dit Isabelle Huppert en entrevue, son personnage troque son bonheur tranquille pour la joie, une joie sans limite qu’elle s’offre avec son argent.
Dans l’entourage de cette femme sous l’emprise d’un pygmalion d’opérette, chacun réagit différemment.
Le mari, politicien de droite qui a François Mitterrand comme ami et des squelettes d’antisémitisme dans son placard, assiste penaud à la transformation de son épouse. André Marcon le joue parfaitement placide,
Leur fille unique (excellente Marina Foïs), qui a marié un juif et adopté sa religion, tente par tous les moyens (y compris les tribunaux) d’endiguer les dérives de sa mère au nom de principes moraux, religieux, et bien sûr économiques. Après tout l’entreprise familiale est un fleuron français qui fait travailler des dizaines de milliers de personnes. Pour elle, il y a péril en la demeure si on y laisse entrer un intrus aussi vulgaire et à l’appétit financier aussi insatiable.
Le gendre juif (Mathieu Demy) qui n’a jamais été considéré par sa belle-mère, tente pour sa part de sauver les meubles.
Le petit-fils, promis à un brillant avenir dans la compagnie, essaye quant à lui de comprendre ce qui se passe avec sa grand-mère, et son avenir.
Et il y a le majordome (fabuleux Raphaël Personnaz)!
Sa présence constante et muette ajoute du suspense au film.
Que fera-t-il de tout ce qu’il entend?
Bref, ce film nous immerge dans la vie des gens riches et célèbres avec une démonstration de haute voltige que la très grande richesse peut vraiment être une abstraction, et que l’argent ne fait pas le bonheur.
J’ai adoré chaque minute de ces deux heures de cinéma!
Si vous voulez profiter pleinement de la fiction que ce film propose, je vous suggère d’arrêter votre lecture ici, car je ne peux m’empêcher d’y aller, encore une fois, avec quelques notes divulgâchantes sur la vraie affaire Banier-Bettencourt.
Ici, la réalité dépasse la fiction.
Liliane Bettencourt (1922-2017) est l’héritière de son père, le chimiste Eugène Schueller, qui a fait breveter en 1907 un procédé de teinture pour les cheveux, produit auquel il donne le nom de l'Auréale.
Au fil des ans, Shueller développe une kyrielle d’autres produits qui feront la fortune de L’Oréal, société constituée avant la Deuxième Guerre, en 1939.
André Bettencourt (1919-2007) arrive dans le portrait de l’entreprise après la guerre, une période où ce bourgeois catholique de la Normandie aura été à la fois collaborateur du régime Pétain et résistant, notamment avec François Mitterrand. Il épouse la fille de Shueller en 1950.
Bettencourt fait de la politique, et se retrouve dans les cabinets de Chaban-Delmas, Pompidou, Mesmer. Comme ministre des Affaires étrangères, il organise la première visite présidentielle française en Chine depuis la prise de pouvoir par les communistes. Avec sa femme, il fait la rencontre de Mao!
Je m’arrête ici à son sujet, mais disons qu’André Bettencourt est tout un personnage qui mériterait bien un film aussi.
Revenons à son épouse Liliane. Elle hérite de l’entreprise de son père en 1957, et devient en 1980 la femme la plus riche de France.
Sa rencontre avec le photographe Francois-Marie Banier remonte à 1987. Elle a 65 ans.
Il aura fallu presque 20 ans, en 2007, l’année après la mort de son père, pour que la fille Bettencourt se décide à accuser Banier d’avoir abusé financièrement de sa mère, on parle de délit d’abus de faiblesse.
Et là ça se met à déraper. L’accusé se défend des accusations alléguant que ces cadeaux lui ont été offerts avec le libre consentement de Liliane Bettencourt.
Quand on voit les largesses de cette dernière, il y a de quoi être stupéfait.Par écrit, l’héritière de L’Oréal désigne entre autres son ami et protégé comme bénéficiaire de primes d’assurance-vie.
Dans un article du Vanity Fair, on rapporte qu’en 2008 un acte notarié accorde à Banier la propriété de quelque 150 volumes de grand prix qui se trouvaient déjà chez lui. La liste comprend des poèmes autographes de Rimbaud, des éditions originales de Camus, Cocteau et Montesquieu, des lettres de Zola, des manuscrits de Céline et de Radiguet, des livres de la bibliothèque personnelle de Proust, des éditions introuvables de Chateaubriand, Rousseau, Balzac, Flaubert, La Fontaine, Goethe, Jean Genet. Le tout est estimé à 4,7 millions d’euros.
Banier s’est aussi retrouvé à devenir propriétaire de tableaux de Redon et de Munch, entre autres.
Avec cet argent qui lui tombe du ciel, Banier investit notamment dans l’immobilier dans le 6e arrondissement de Paris.
Après un procès retentissant en 2010, on évalue à environ un milliard d'euros la valeur des dons (assurances-vie, tableaux, etc.) qu’il a reçus dans les années 1990 et 2000.
Je passe les détails de cette saga judiciaire pour abréger.
Le 28 août 2010, Liliane Bettencourt, 82 ans, estimant qu'elle avait déjà beaucoup donné à François-Marie Banier, met fin à la disposition qui faisait de lui son légataire universel.
Pour ce qui est de Banier, le magazine Elle rapportait en octobre dernier qu’il a été ‘’condamné à quatre ans d’emprisonnement entièrement assortis du sursis et à une amende de 375 000 euros, ...que sa fortune est estimée à plus de 60 millions d'euros, … [qu’il a] poursuivi sa carrière de photographe et a même exposé ses clichés en 2021 au musée Arthur Rimbaud, à Charleville-Mézières.’’
En terminant, l’un des deux petits-fils de Liliane Bettencourt, Jean-Victor Meyers a été admis au conseil d'administration de L'Oréal en tant que vice-président, succédant à sa mère, Françoise Bettencourt, lors de l'assemblée générale d'avril 2025.





