La Divine Illusion au TNM

20-11-15

Il y aura bientôt 110 ans, c'était en décembre 1905, la comédienne française Sarah Bernhardt effectue sa première visite à Québec. Elle a 61 ans et sa renommée est internationale. N'empêche, le clergé de Québec condamne le répertoire qu'elle défend sur scène et appelle au boycott des spectacles qu'elle doit donner à l'Auditorium de Québec, Le public est divisé. Il y a ceux qui veulent voir la légende et les autres qui se soumettent à la volonté de l'église. La fureur que provoque cette visite dans la Vieille Capitale fait l'histoire. On raconte qu'à son départ, des citoyens se réunissent à la gare de Québec pour invectiver l'artiste et même lui lancer des oeufs! Henri Bourassa et Wilfrid Laurier s'excuseront pour ces écarts.

 

 

Le dramaturge Michel-Marc Bouchard s'est emparé de ce moment peu glorieux de l'histoire de Québec pour construire La Divine Illusion, une pièce qui traite de l'obscurantisme et de la mainmise de l'Église sur la population. Et l'auteur, toujours aussi habile à multiplier les niveaux, y ajoute même une réflexion sur la mécanique et le pouvoir du théâtre, 

 

L'action de la pièce La Divine Illusion s'articule autour de deux séminaristes aux personnalités opposées. Il y a Michaud, jeune bourgeois, fils de ministre coupé de la réalité, qui imagine la vie comme une pièce de théâtre et rêve de rencontrer Sarah Bernhardt et Talbot, un pauvre hère qui choisit malgré lui la vocation parce que c'est la seule façon d'échapper à la misère.

 

Pour ajouter une couche à sa toile, Michel-Marc Bouchard développe une intrigue qui pourrait être d'aujourd'hui: une histoire d'abus sexuel impliquant un prêtre et le poids de l'omerta qui en découle.

 

La pièce La Divine Illusion, qui peut être aussi drôle que dramatique, est riche en contenu. Elle nous rappelle avec acuité cette époque où le Québec vivait dans une grande noirceur, allergique aux Lumières de la mère patrie. Elle explique certains comportements d'aujourd'hui comme la peur de l'étranger.

 

Il y a aussi des tableaux hyperréalistes qui évoquent le capitalisme sauvage du début du 20e siècle. Des patrons sans coeur tout à leurs profits qui exploitent des petites gens usant de roublardise pour s'en sortir.

 

Deux jeunes comédiens méconnus mènent cette histoire: Simon Beaulé-Bulman et Mikhaïl Ahooja sont les deux séminaristes. Le metteur en scène Serge Denoncourt a su bien les diriger. Il y a chez l'un l'exaltation du passionné de théâtre et chez l'autre la colère sourde du condamné à la vie religieuse, Et on y croit. On réentendra parler d'eux.

 

Portant également la soutane, Éric Bruneau est méconnaissable dans une partition où le tortionnaire le dispute au libidineux. Toute une composition!

 

Bien sûr, c'est Anne-Marie Cadieux qui a le rôle payant de cette grande production du TNM.  En bonne Diva, sa Sarah Bernhardt est à la fois comique, tragique, risible, lucide, caractérielle, superficielle, engagée. Ce que la comédienne sait tout rendre avec brio.

 

La Divine Illusion est certainement une des meilleures pièces de Michel-Marc Bouchard. Ce qui n'est pas peu dire considérant les grands textes qu'il a écrit à ce jour.

 

 

 

 

photographe Yves Renaud