Mario Fortin annonce sa retraite du Cinéma Beaubien
15-06-2022

Super Mario: game over

IMG_0674.jpg
Mario Fortin et Louise Laviolette

Je ne suis pas du genre à avoir des références américaines, mais dans mon esprit Mario Fortin, fondateur du Cinéma Beaubien, a toujours été le Super Mario du cinéma au Québec. Alors qu’il nous annonce son départ à la retraite, il n’y a que l’expression game over qui me vienne.

Le départ de celui qui a donné ses lettres de noblesse au cinéma de répertoire, annonce la fin d’un chapitre extraordinaire de l’histoire de l’exploitation des salles de cinéma au Québec.

Mario Fortin œuvre dans le monde de la diffusion du 7e art depuis 50 ans, dont 20 à la tête du Cinéma Beaubien. Ensuite s’est ajouté le Cinéma du Parc (qu’il a repris de Rolland Smith lorsque ce dernier a eu 70 ans), et le Cinéma du Musée qu’il a fondé, en 2018, sous l’impulsion dynamique de la directrice du Musée des beaux-arts de Montréal qui était alors en poste, Nathalie Bondil.

L’annonce du départ de Mario Fortin n’est pas une surprise pour ses proches et ses collaborateurs. Je me rappelle à l’époque où je siégeais sur le conseil d’administration des Cinémas Beaubien/du Parc (2014-2019), Mario ne manquait jamais de nous rappeler, en mois et en heures, le temps qui nous séparait de sa retraite. Dans sa tête, le lendemain de ses 70 ans, c’en serait terminé.

Depuis ce moment, il prépare avec son CA, la relève qui prendra le relais. Des  annonces viendront à ce sujet ultérieurement. Pour le moment, on peut juste imaginer les souliers que la personne qui lui succèdera aura à chausser. La présidente du conseil d’administration, Patricia Hanigan, l’a décrit comme un homme-pieuvre tellement il excelle à accomplir toutes les tâches qui viennent avec la direction d’un cinéma de l’envergure du Beaubien.

Homme pieuvre

Mario Fortin possède une mémoire du cinéma phénoménale et une intuition redoutable. Il sait choisir des films qui vont plaire au public de ses cinémas. Il sait compter (les entrées, le popcorn vendu, les frais afférents, les redevances, les salaires). Il a une foi inébranlable dans le 7e art et son pouvoir d’attraction en salle (il dit toujours : tout le monde a une cuisine, ce qui n’empêche pas les gens d’aller aux restaurants). Il ne se laisse pas impressionner par le rouleau compresseur des plateformes numériques (il résiste à Netflix). Et, il n’a jamais cessé d’être un apôtre du développement du jeune public. Pour lui, avoir un autobus jaune devant la porte de son établissement est autant une victoire qu’un objectif.

Ses trois petits-enfants ont beau avoir une télé de 16 pieds!!! dans leur sous-sol, il leur a inculqué, avec sa femme et indéfectible alliée, Louise Laviolette, l’amour du cinéma.

Parlant de Louise, elle aussi quittera ses fonctions à la comptabilité des cinémas en décembre. Une autre grande perte pour l’organisation.

Mario Fortin n’a pas été seulement un défenseur de ses cinémas, il s’est impliqué dans différentes organisations de propriétaires de cinéma et de défenseurs du cinéma de répertoire. Il est notamment vice-président de la Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai (CICAE). En 2019, le premier prix remis à Cannes par le CICAE, est allé au film coréen Parasite. Quand je vous dis que Mario a du pif, il était sur le jury d’exploitants de salles qui a été le premier à récompenser le film de Bong Joon-ho. On connaît la suite….

L’annonce de la retraite du fondateur du Beaubien s’est faite aujourd’hui au restaurant Montréal Plaza, rue Saint-Hubert dans Rosemont-La-Petite-Patrie, le fief de Mario Fortin. Par son travail inlassable, cet arrondissement est devenu au fil des ans une destination culturelle, un quartier qui s’est bonifié autant pour l’offre commerciale que pour sa qualité de vie. Consécration à venir, un universitaire publiera bientôt sa thèse sur l’impact que le Cinéma Beaubien a eu sur cette transformation urbaine.

Des anecdotes pour emporter

Autour des petits plats de Charles-Antoine Crête (notamment un tartare de saumon-popcorn, ça ne s’invente pas), on a écouté Mario Fortin nous raconter quelques uns des nombreux moments marquants de cette évolution. Et quel conteur, il est!

Par exemple, l’inauguration du Beaubien qui n’a pas eu lieu comme prévue le 11 septembre 2001, à cause des attentats du World Trade Center. En contrepartie, le succès retentissant du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain qui a donné des ailes à ce cinéma construit sur le modèle de l’économie sociale.

Et il y a cette fois où, contre toutes attentes, Marie-Josée Croze a remporté un prix d’interprétation à Cannes alors qu’elle était à la brasserie Chez Roger. En moins de deux, le Cinéma Beaubien, situé à côté, s’est transformé en annexe de la Croisette pour accueillir les journalistes désireux de rencontrer la lauréate.

J’aime aussi l’histoire, peu connue parce que c’était plus que top secret, d’une projection privée organisée pour le visionnement, en 35mm, du vidéoclip Hello en présence de son interprète, la chanteuse britannique Adèle, et de son réalisateur Xavier Dolan, un ami de la maison. Mario Fortin, qui apprécie l’arrivée du cinéma numérique dans son univers, ne s’est jamais départi de ses projecteurs 35mm. C’est une des fois où il n’a pas regretté sa décision.

La fin d'une époque

Au dîner de presse organisé par Judith Dubeau et Henry Welsh, sur le modèle des fameuses rencontres d’autrefois avec les lauréats des Jutra hommage, j’ai retrouvé des membres du CA et d’anciens collègues (Odile Tremblay, Jean-Pierre Tadros). Dans les conversations, des prénoms fusaient : Claude, Serge, Rolland. On faisait référence à Chamberlan, Losique, Smith. Une autre époque! Une dynastie du cinéma à Montréal en allée. À compter du 18 décembre, Mario fera désormais partie de cette ligue de bâtisseurs. Il a promis qu’il serait toujours joignable si on a besoin de sa vaste connaissance (il connait entre autres tous les secrets du vieux building du 2396 Beaubien), mais qu’il n’a pas du tout l’intention de jouer à la belle-mère. Il laisse à la relève la réalisation du prochain film mettant en vedette le vénérable Beaubien, l’enfant-terrible du Parc et la nouvelle starlette du Musée. Pour lui, il ne fait aucun doute que la relève est plus vigoureuse et capable que jamais.

Je veux bien, mais il ne pourra pas nous empêcher d’être tristes de le voir partir, et nostalgiques d’une époque qu’il a animée si brillamment, comme un projecteur le fait dans l’obscurité d’une salle de cinéma.