
photo: Pierre Dury
L'équipe Céline Dion-René Angélil était un trio.
Vito Luprano, 3e roue du carosse, raconte sa version du conte de fées
15-02-2026
10 ans après la mort de René Angélil, trois ans après que Céline Dion ait annulé sa tournée mondiale ‘’Courage’’, voilà que sort It’s All Coming Back to Me, un livre qui jette un éclairage nouveau sur l’histoire phénoménale de ce couple qui a tutoyé la gloire internationale comme personne ne l’a jamais fait au Québec.
En fait, on n’a jamais réalisé qu’ils étaient trois dans ce conte de fées.
Ce livre de mémoires est le fait de Vito Luprano, la troisième roue de ce carrosse.
À titre de chargé de projets de la compagnie de disque de Céline Dion (CBS Records, devenue Sony Musique Canada) Vito Luprano a accompagné le couple dans toutes les étapes de son ascension. Il était là à la signature du premier contrat, en 1986, qui nous a donné le disque Incognito, jusqu’à l’élaboration de l’album Taking Chances paru en 2009.
Faites le calcul, c’est 23 ans de collaboration, plus précisément 21 albums en 23 ans à agir comme producteur exécutif.
Avouez que c’est assez spécial qu’on ne connaisse pas davantage cette éminence grise associée au succès de Céline qui s’est traduit par des ventes de disques records. En carrière, on estime qu’elle a vendu au-delà de 200 millions de disques.
Alors qu’il célèbre cette année son 70e anniversaire, Vito Luprano a décidé de sortir de l’ombre et de revendiquer sa part de mérite.
Évidemment, ça écorche un peu beaucoup l’aura de René Angélil qui a tout fait, de son vivant, pour s’attribuer le génie de la fabrication de sa protégée.
Vito Luprano a longuement attendu pour se mettre à table, on ne peut pas l’accuser d’avoir précipité les choses. Oui, il a attendu que ça fasse dix ans que René Angélil soit disparu, mais il a aussi dû surmonter la profonde dépression dans laquelle l’a plongé la fin brutale de son aventure avec René et Céline, et également dû apprendre à dompter les démons qui l’ont longtemps habité.
C’est d’ailleurs ce temps qu’il a pris pour publier son histoire, et la grande franchise avec laquelle il le fait qui m’incite à le croire.
Dès les premières pages, il nous raconte ses origines modestes dans les Pouilles en Italie, l’émigration au Canada en 1967 avec son père Alessandro, sa mère Anna, ses trois sœurs, et ses deux frères.
Quand il arrive à Montréal, il a 11 ans, ne parle ni anglais, ni français.
Il se retrouve à l’école anglaise. C’est l’époque où le système scolaire catholique francophone ne veut pas de ces immigrants, même s’ils sont catholiques.
Ses résultats scolaires n’étant pas très convaincants, et les besoins financiers de la famille, grands, la mama Luprano dit à son Vito de fils qu’il doit laisser l’école pour aller travailler et payer pension.
Voilà une vie entamée avec le boulet de n’avoir pas de diplôme en poche, une tare qui fera tôt de développer un syndrome de l’imposteur extrêmement difficile à endiguer toute sa vie durant.
Après un emploi de coupeur dans une fabrique de manteaux du quartier Chabanel, Vito essaye de se trouver une job où il y a de la musique. Ça l’allume, et il a le sentiment qu’il a un talent pour déceler avant tout le monde ce que le monde aimera. Avant de s’occuper de Céline, il travaille entre autres pour The Record Pool, une entreprise montréalaise qui fournit aux DJ des discothèques les meilleurs enregistrements disco de l’heure.
Il se retrouve ensuite à faire de la promo pour les artistes de CBS Records, toujours en tentant de se convaincre qu’il a les compétences pour faire ça.
‘’Fake it till you make it’’.
‘’J’ai fait un serment, en silence, comme une prière,: j’ai juré que je donnerais tout ce que j’ai dans tout ce je fais’’, écrit-il.
Après s’être occupé, comme représentant, de Bruce Springsteen, Elton John, Aerosmith, Earth, Wind and Fire, Journey lors de leur passage à Montréal, les patrons de CBS lui confient les destinées de Céline à titre de producteur exécutif.
‘’…j’ai appris qu’avoir confiance, ce n’est pas ne jamais douter ou s’inquiéter- c’est simplement choisir d’avancer, quoi qu’il arrive.’’
Le récit que Vito Luprano nous fait de la suite des choses en est la preuve.
Pour Céline, il n’aura jamais de limites.
La job de boss au département d’A & R (Artists and Repertoire) c’est de trouver les meilleures chansons pour son talent, ainsi que les meilleurs collaborateurs.
L’homme n’a pas de diplômes, alors il se fie à son instinct.
Et manifestement, Vito Luprano a un flair hors du commun dans ce domaine.
Ça a commencé en lion avec Incognito en français, et Where Does My Heart Beat Now, en anglais, et ça n’a jamais arrêté.
La preuve? Si on se fie au récit de Luprano, on lui doit d’avoir contribué, en sa qualité de producteur exécutif, d’avoir mis la table pour une multitude de tubes internationaux de Céline.
Un exploit qui se fait étape par étape.
Le rôle de Vito Luprano consistera au fil des ans à mettre entre autres le grappin sur Aldo Nova pour travailler sur Incognito, à pousser pour que René et Céline adhèrent à sa conviction que Where Does My Heart Beat Now est un tube assuré, à convaincre David Foster d’embarquer dans le projet Unison, à finasser pour que Falling Into You viennent aux oreilles de Céline de manière à ce qu’elle tombe en amour avec cette chanson, c’est lui qui aura l’idée d’approcher Sir George Martin pour produire The Reason parce qu’il entend quelque chose de beatlesque dans la chanson de Carole King, et tant qu’à y être, pourquoi pas demander à Luciano Pavarotti d’être le partenaire de Céline dans le duo I Hate You Then I Love You!
On comprend que c’est aussi lui qui convainc Céline et René de déguerpir du studio de Phil Spector lorsqu’il réalise que l’inventeur du Wall Of Sound met son gun sur la console de son, sans parler de ses mauvaises intentions à l’égard de la chanteuse et son gérant. Comme avec Ike et Tina Turner jadis.
Le livre est rempli d’anecdotes, j’en passe, et d’aussi bonnes. L’auteur y va même de chiffres.
Contrats, avances, pourcentages, des sujets habituellement tabous sont abordés dans ce livre, car la carrière de Céline c’est beaucoup d’argent dépensé pour enregistrer des disques, encore plus quand on en vend des quantités aussi considérables. Sony Musique Canada a vécu grassement grâce à Céline!
Il y a aussi des révélations qui nous donnent tout simplement envie de réécouter les chansons de Céline à la lumière de ce que nous raconte Vito Luprano.
Vous comprendrez pourquoi les interprétations de Céline sont si senties dans des chansons comme My Heart Will Go On, une chanson qui a failli ne pas exister, enregistrée en même temps que Céline et le reste de la planète pleure la mort tragique de la princesse Diana, ou All By Myself, mise en boîte un jour où René a sciemment créé une chicane avec Céline pour que sa peine s’entende dans sa voix!
Car, oui Vito Luprano ne se prive pas de dépeindre René Angélil sous un jour moins glorieux: manipulateur si nécessaire, contrôlant, joueur, des traits connus, mais aussi impulsif, et, ça on ne le savait pas, s’attribuant les bonnes idées de son directeur artistique.
Ça mérite une longue citation:
‘’…si je voulais que notre relation fonctionne, je devais rester dans l’ombre. Laisse-le prendre ton idée, ne parle que lorsque le risque est faible, ne dis que ce qu’il veut entendre et, surtout, règle d’or, ne jamais lui voler la vedette La dynamique qu’il imposait autour de lui se résumait à ça. Des chansons comme The Power of Love, Because you Loved Me, et It’s All Coming Back to Me Now ont toutes été des succès monumentaux. Ce sont toutes chansons que j’avais apportées à Céline, mais je n’ai eu droit qu’à un regard furtif, même pas un verre levé en signe de reconnaissance. Je dois l’admettre, c’est en partie de ma faute. Je n’ai jamais demandé quoi que ce soit parce qu’on était une équipe.’’
Disons que moi qui ai eu ma part de problème à composer avec René Angélil durant ma carrière de journaliste, j’étais content de lire ça. Je trouve ça courageux, car ce témoignage honnête, mais dissonant, manquait au conte de fées.
Je n’ai pu m’empêcher de penser à Francine Chaloult, l’attachée de presse de Céline Dion au Québec, qui répondait toujours la même chose quand je lui demandais si elle allait un jour raconter ses mémoires: ‘’Si je faisais ça, il faudrait que je prenne l’avion et que je disparaisse!’’ Elle est plutôt morte de la maladie d’Alzheimer.
On se comprend, ce pavé dans la mare n’enlève rien au mérite de Céline, ni à l’extraordinaire et providentielle visibilité que ce succès a donné au Québec.
Je l’ai lu comme un cri du cœur.
Vito Luprano a mis quelqu’un au monde? On devrait peut-être l’écouter.









