
photo: Pierre Dury
Les Misérables
26-06-2026

C’est devant un parterre de gens riches et célèbres, comme je n’en ai pas vu depuis longtemps, que les gueux, les affamés, et les révolutionnaires de Victor Hugo se sont fait entendre à la première de la comédie musicale Les Misérables hier au théâtre St-Denis.
La première ministre Christine Fréchette et son ministre des Finances Éric Girard étaient parmi les nombreux invités de marque conviés à cette épopée historique dans laquelle les uns réclament justice, liberté, égalité, fraternité, alors que les autres leur opposent abus, contraintes, force, vengeance.
En 1980, même pas 100 ans après la mort de Victor Hugo (1802-1885), il fallait beaucoup d’audace, au tandem Alain Boublil (librettiste) et Claude-Michel Schönberg (compositeur) pour transposer sur scène un roman aussi touffu, que l’auteur avait mis lui-même mis 17 ans à écrire.
Depuis la version remaniée par le britannique Cameron Mackintosh, en 1985, ce pari n’a jamais cessé d’être concluant.
Les chiffres sont là pour le prouver:
La comédie musicale ‘’Les Misérables’’, traduite dans 22 langues, jouée dans 53 pays, comptabilisent 130 millions de spectateurs.
Juste à Montréal, c’est la troisième fois en 35 ans qu’on présente cette production en français.
Ceux qui ont vu Les Misérables en 1991 au St-Denis. avec Robert Marien en Jean Valjean s’en souviennent encore.
En 2008, la production du Théâtre Capitole de Québec, avec Gino Quillicot dans le rôle titre, a également laissé d’excellents souvenirs.
Cette fois-ci encore, on a sorti l’artillerie lourde pour en faire un succès. C’est Juste pour rire qui est derrière cette immense machine. Il y a une trentaine d’artistes sur scène, 15 musiciens dans la fosse d’orchestre, car oui la musique est jouée live.
Tout ce beau monde est Québécois, et brille dans un écrin importé de Paris.
L’an dernier, pour les 40 ans de la version Mackintosh, le Théâtre du Chatelet avait remonté Les Misérables dans une nouvelle mise en scène, très efficace, de Ladislas Chollat.
Daniel Boublil avait profité de l’occasion pour retoucher ses textes, les rendre plus concrets.
Les grands airs inoubliables de Schönberg n’en sont que plus porteurs.
C’est ce nouveau canevas qui sert à la production montréalaise.
Des concepteurs français se sont aussi attaqués à la refonte de l’aspect visuel du spectacle. Jean-Daniel Vuillermoz a refait tous les costumes. Emmanuelle Roy a revu le décor.
Les éléments scéniques et les projections en noir et blanc, inspirés du tableau L’Enfer de Dante de Gustave Doré (1832-1883), un contemporain de Victor Hugo, confèrent un côté sombre au spectacle, illuminé heureusement par des costumes très colorés.
Contrairement à la production de 1991 dont j’avais suivi toutes les étapes de création, cette fois-ci je suis arrivé au théâtre St-Denis complètement vierge.
Je n’en reviens pas moi-même, je ne savais pas qui jouait dans Les Misérables.
La première voix qui m’a vraiment happé, c’est celle de l’évêque qui offre la possibilité à Jean Valjean de se faire pardonner ses péchés devant Dieu. Offerte par une voix pareille, on peut croire à la rédemption!
Et dire que je n’ai pas reconnu Renaud Paradis avant de voir son nom dans le programme une fois de retour à la maison.
Mon autre grand coup de cœur a été pour Dominique Côté qui excelle dans le rôle de Javert. Se draper de la cape du détestable policier ne fait pas peur à ce chanteur d’opéra qui sait qu’il n’y a rien comme un bon vrai méchant pour exacerber une intrigue.
Malgré sa belle voix, Alex Gaumond n’a pas réussi à me faire oublier Robert Marien. Il faut dire que le rôle de Jean Valjean est terriblement exigeant. Il exige puissance et autorité autant que bonté et fragilité.
Donnons-nous lui un peu de temps pour développer son charisme sur les planches.
Même indulgence pour Nathan Bois-MacDonald. Son Marius est inégal. Par moments génial, et à d’autres un peu à la peine.
Chez les femmes, j’ai découvert des interprètes inconnues de moi: Klara Martel-Laroche (Fantine), Amélie Baland-Capdet (Cosette) et Kenza Nejmi (Éponine). Chacune confirme la réputation que le Québec a d’être une pépinière de talents vocaux.
Les Misérables est une œuvre éminemment dramatique, souvent militante, mais qui mérite son qualificatif de ‘’comédie’’ musicale grâce à chaque apparition des Thénardier.
Ce couple d’aubergistes vient mettre du sel dans la sauce avec leur roublardise assumée. Voilà un rôle payant pour le duo qui le joue.
À certains égards, Debbie Lynch-White et Roger La Rue, totalement inspirés par leurs personnages sans vergogne, volent le show!
Et que dire de Gavroche, qui subtilise tous les cœurs à chacune de ses apparitions, et sa destinée tragique. (Ils sont deux à se partager le rôle en alternance, Oskar Léonard et Ismaël Perceval Faucher-Zitouni)
Dans le livret plutôt sombre de ce spectacle qui invoque souvent Dieu (à ma grande surprise cette fois-ci), Gavroche est le seul qui réfère au siècle des Lumières avec son air "C'est la faute à Voltaire, C'est la faute à Rousseau".
C’est d’ailleurs avec ce ver d’oreille rappelant ces deux philosophes aux idées révolutionnaires sur l'injustice et l'égalité que j’ai quitté le St-Denis.
Que disait Voltaire? Non à l'intolérance, à l'injustice et au fanatisme religieux.
Que disait Rousseau? Le pouvoir légitime doit émaner du peuple.
N’est-ce pas un plus d’aller voir un grand spectacle populaire, et en prime d’en avoir plein les yeux et les oreilles, en avoir plein la conscience?





