
photo: Pierre Dury
Michael Jackson
La raison de ma présence à New York en septembre 2001
06-09-2026

Si j’étais à New York le 11-Septembre 2001, c’est d’abord et avant tout en raison de ma première affectation à l’étranger pour Radio-Canada: la couverture du spectacle marquant les 30 ans de carrière de Michael Jackson, le 7 septembre 2001 au Madison Square Garden de New York.
Je profite du 25e anniversaire de cet événement pour revenir sur cette couverture abracadabrante. Je serai long, car j’écris beaucoup pour moi, pour consigner mes souvenirs et les léguer à mon petit-fils. Dans 25 ans, il y aura une trace des raisons pourquoi son papidou était à New York en septembre 2001.
Il faut d’abord dire qu’en septembre 2001, le Montréal Ce Soir, où je travaille depuis 1989, a un nouvel animateur en la personne de Raymond Saint-Pierre. Le nouveau concept veut que l’anchorman soit sur le terrain, ce qui restreint l’espace dévolu au culturel.
On me donne donc une nouvelle affectation: journaliste culturel au Téléjournal/Le Point animé par Stéphan Bureau, depuis 1998.
Ma tâche consiste à produire des reportages moins liés au quotidien, beaucoup de backgrounders comme on dit dans le métier.
En ce début septembre, je sors d’un été frénétique à couvrir le Festival Juste pour rire, Nuits d’Afrique, les FrancoFolies (qui se tenaient fin juillet, début août en 2001), le Festival des films du monde, et les tournées de vedettes internationales qui passent par le Centre Molson (il ne s’appelait pas encore le Centre Bell).
Permettez-moi de nommer quelques spectacles que j’ai couverts cet été là : l’Hommage à Charles Trenet (1913-2001), Marilyn Manson, Diane Dufresne en ouverture des FrancoFolies, Ringo Starr, Michel Jonasz, Vanessa Paradis,
K.D Lang et Tony Bennett, Joe Cocker et The Guess Who, Yes Symphonique.
Ajoutez à ça, le lundi de la fête du Travail, la remise des prix du FFM. L’ange de goudron de Denis Chouinard remporte le prix du meilleur film canadien. À cause de son histoire qui raconte la rébellion d’un immigrant algérien contre son pays d’accueil le Canada, le film sera retiré des écrans après le 11-Septembre.
J’ai par contre manqué, le 7 septembre, la sortie au Québec du film de Jean-Pierre Jeunet Amélie Poulain parce que justement ma nouvelle affection m’envoyait à New York. Je le répète, ma première affectation à l’étranger pour Radio-Canada.
Entre ma couverture de la clôture du FFM le 3 septembre et mon départ pour New York, j’ai eu deux jours pour pondre un back-grounder de 5 minutes sur Michael Jackson avec pas tant d’archives disponibles.
Heureusement, j’avais, pour faire des miracles, un réalisateur formidable, Luc Tremblay.
Ce reportage serait la pièce de résistance de ma participation au TJ en direct du Madison Square Garden.
Pour mon topo, j’ai fait des entrevues avec Pierre Marchand, le patron de Musique Plus, Claude Rajotte, l’éminence musicale de Musique Plus, et Grégory Charles qui, en plus d’être pétri de musique, pouvait témoigner de l’impact de cet artiste noir sur l’industrie musicale et la société en général.
À cette époque, Michael Jackson n’a plus l’attrait qu’il a déjà eu.
Claude Rajotte dit crûment que depuis Thriller et Bad, il n’a rien fait de consistant. ‘’Il faudrait que je retourne dans mes notes pour trouver un titre intéressant’’
Pierre Marchand me dit que Jackson a déjà créé des surprises, mais que ce temps semble révolu.
Pour sa part, Gregory Charles, espère beaucoup de son retour, mais ne serait pas surpris que ce soit un échec.
Rappelons qu’en 2001, les rumeurs d’abus d’enfants circulent déjà allègrement.
Ainsi donc, je pars le jeudi 6 septembre 2001 pour couvrir la célébration d’un artiste qui a commencé sa carrière enfant il y a 30 ans, et qu’on accuse aujourd’hui d’être pédophile.
Pour moi qui n’ai jamais trippé sur la culture américaine, c’est tout un défi!
Notre vol sur Air Canada part à 13:00. Destination LaGuardia.
Retour prévu 17:00 le samedi 8 septembre sur le Vol AC 745.
Arrivé à New York, avec mon cameraman André Grégoire, nous prenons possession de nos chambres au Sheraton de la 7e avenue, juste à côté du Madison Square Garden.
À mon premier voyage professionnel, je suis étonné du luxe de mon hébergement situé à je ne me souviens plus quel étage, mais haut!
On n’est pas là pour se la couler douce, il faut nourrir la machine avec des images, des faux directs, éventuellement du matériel pour un topo à monter à Montréal, car nous sommes plutôt légers. Une caméra, un trépied, un monopod, un micro, une visionneuse, et chacun un portable.
Des téléphones? Oui, mais ils ne sont pas intelligents. Ils n’ont qu’une fonction: téléphoner.
Première mission: donner le pouls de la ville la veille du retour sur scène du légendaire Michael Jackson.
Catastrophe! Il n’y a rien en ville qui témoigne d’un quelconque intérêt pour cet événement.
La solution dans un cas pareil: faire un vox pop.
Qu’est-ce que les New-Yorkais pensent du retour du créateur du moon walking?
Parmi les réponses, celle d’un passant noir que je mets en ondes et qui finit dans les citations de la semaine de la chroniqueuse télé Louise Cousineau.
‘’Que pensez-vous du retour de Michael Jackson? a demandé Claude Deschênes du Téléjournal de Radio-Canada à des passants new-yorkais.
L’un d’eux un solide Noir, a répondu cynique:
I dont like black men who think they are white girls.
Je n’aime pas les hommes noirs qui se prennent pour des femmes blanches. La traduction ne réussit pas à garder le punch de cette citation. Après le White on s’attendait à un point, pas au mot girls.‘’
-Louise Cousineau
Voilà pour mon seul moment de gloire dans la colonne de la redoutable chroniqueuse télé de La Presse.
Pour envoyer le fruit de notre cueillette, on doit se rendre au bureau de Radio-Canada qui se trouve au 8e étage du 747 3e Avenue, entre les 46e et 47e Rue.
Un édifice bien particulier construit en 1972 d’après les plans de la prestigieuse firme Emery Roth & Sons.
Quand le visiteur emprunte les portes tournantes du rez-de-chaussée, il est accueilli par une sculpture de femme aux seins nus!
En cette première semaine de septembre, le bureau de Radio-Canada est plutôt désert. Et André doit se dépêtrer quasiment tout seul pour mettre la régie du studio en état de fonctionnement.
Pour parler un langage technique, le tableau de raccordement pour alimenter nos images est un fouillis monumental.
Quand ça finit par fonctionner, la régie ressemble à une cour de ruelle avec ses cordes à linge.
Le lendemain, jour du spectacle, on essaie de faire des images de l’effervescence qui règne autour du Madison Square Garden, mais en vain. New York semble avoir d’autres choses à faire ….pour le moment.
Même chose pour les journaux. Pour lire quelque chose sur le retour de Michael Jackson il faut ouvrir le journal. Michael Jackson ne fait pas la une en ce 7 septembre 2001.
Autre souci, aurons-nous une permission de rentrer dans l’enceinte du Madison Square Garden pour assister au spectacle, ou à tout le moins prendre quelques images?
Eh bien non!
Même si on dit que les billets (de 500$ à 2500$) ont été difficiles à écouler, nous n’aurons aucun accès. Il sera écrit que l’Hommage à Michael Jackson a été présenté à guichets fermés.
Ce n’est qu’en soirée que je réalise que je n’y suis pour rien, nous sommes des dizaines de médias à avoir être condamné à suivre l’événement de l’extérieur de l’aréna.
La production nous a lancé une truie sur le trottoir en disant : ‘’arrangez-vous’’.
Une truie est un appareil technique qui permet de distribuer le son et l’image à plusieurs médias en même temps.
Comme d’habitude, les extraits feedés sont extrêmement courts, et, en plus, le feed est mauvais. Les images sont surexposées.
Et s’il n’y avait que ça!
Le début du spectacle prend du retard en raison du tapis rouge qui ne finit plus, ce qui menace notre direct au TJ.
Heureusement, c’est un tapis rouge très relevé qui fait la joie des nombreux paparazzi perchés sur leurs escabeaux, et de moi aussi. Enfin quelque chose de croustillant à mettre à l’écran et à raconter.
Esther Williams, Gina Lollobrigida, Kenny Rogers, Usher, les frères Jackson, j’en passe, et, pour fermer, la marche Elizabeth Taylor au bras de Michael Jackson lui-même.
Malgré la cohue, ils étaient à la portée de ma main. Je n’oublierai jamais la couleur des yeux d’Elizabeth et la démarche lancinante de Michael, sa blancheur et ses quelques poils de barbe au menton.
Je me demandais s’il serait capable de faire un pas de danse tant il semblait à côté de ses pompes.
J’ai trouvé cette semaine des images de qualité de ce spectacle originellement destiné à la télé. J’avais tout faux, il avait encore du spring, ce qui ne l’a pas empêché de mourir 8 ans plus tard. Je m’en rappelle, j’étais en vacances au Massachusetts.J’ai appris sa mort à l’épicerie Stop & Shop de Gloucester.
Nous avions le même âge, tous les deux nés en août 1958.
Mais je m’égare.
Revenons au spectacle hommage que je n’ai finalement pas vu, n’ayant jamais eu de billet.
Je dois me fier aux comptes-rendus de l’époque pour vous dire qu’outre la prestation de Michael Jackson et ses frères, les spectateurs présents ont vu défiler sur scène Elizabeth Taylor, Marlon Brando, Ray Charles, Liza Minnelli, Whitney Houston, Britney Spears, Usher, Destiny's Child, NSYNC, pour n’en nommer que quelques-uns. Quand même!
Michael a chanté entre autres Billy Jean, Black or White, Beat It.
Le spectacle s’est terminé avec We Are the World.
Ce concert a été repris au même endroit le 10 septembre. On a tiré les meilleurs moments de ces deux prestations pour en faire un spécial télé qui a été diffusé sur la chaîne de télévision CBS deux mois plus tard. La cote d’écoute a été estimée à 45 millions de téléspectateurs.
Il est important de rappeler que toute cette visibilité s’inscrivait dans la campagne entourant la sortie de Invincible (le 30 octobre 2001), son premier disque de nouvelles chansons depuis Dangerous paru en 1991. (Il y a eu HIStory: Past, Present and Future, Book I, un best-of en 1995).
Dans mon souvenir, j’ai toujours eu l’impression que j’avais fait un faux-direct au TJ du 7 septembre 2001.
Merci aux Archives de Radio-Canada de m’avoir permis de revoir cette semaine ce bulletin de nouvelles conservé parmi des milliers d’archives.
Quelle surprise de constater que j’étais bel et bien en direct avec Stéphan Bureau avec la superbe colonnade de Penn Station comme décor en arrière-plan.
Comment on a réussi ça André Grégoire et moi? Aucun souvenir.
Je me rappelle par contre qu’après avoir eu obtenu nos deux minutes de visuel, André a rapidement quitté les lieux avec l’enregistreur (et le trépied ) pour se rendre au bureau de Radio-Canada sur la 3e avenue pour feeder nos précieuses images de mauvaise qualité.
J’ai suivi quelques minutes après, en taxi, moi aussi, avec pour bagage la caméra d’André d’une lourdeur pas compatible avec mon frame de chat.
Imaginez-vous un gringalet qui tente de héler un taxi alors qu’il fait noir, qu’il fait extrêmement chaud (New York vit un début de canicule) et que la 7e Avenue est bondée de médias et de curieux venus voir Michael Jackson.
Une pichenotte et on s’emparait de la précieuse caméra de 25 livres minimum que je tenais au bout de mon frêle bras.
C’est d’ailleurs déjà arrivé qu’un cameraman se fasse subtiliser sa caméra qui se trouvait à ses pieds dans un lobby d’hôtel à New York.
À minuit, on rentre à l’hôtel pour une nuit qui s’annonce courte, car j’ai deux converses à faire le samedi matin, une à RDI et l’autre à Samedi et rien d’autre avec Joël Lebigot, mon idole à la radio.
Pas le temps de dire, mission accomplie, mon patron, Jacques Auger, responsable des affectations des journalistes, m’appelle et me demande de prolonger notre séjour à New York, et de préparer un reportage sur un événement dont j’avais un peu entendu parlé, Québec-New York.
Cet événement, organisé par le Bureau des Saisons du Québec, voulait démontrer aux New-Yorkais la vitalité culturelle du Québec dans les secteurs de la culture, des arts technologiques, de la gastronomie, de la mode et de l’entrepreneuriat.
Pas trop le temps de réfléchir, car l’heure du check-out est arrivée, et, de toute façon, une affectation ça ne se refuse pas.
Le bureau des voyages de Radio-Canada change aussitôt notre date de retour. Ce sera un vol d’Air Canada en fin d’après-midi, le mardi 11 septembre.
On nous a aussi trouvé un autre hébergement, plus près du bureau de Radio-Canada à New York, et surtout moins cher.
On s’éloigne du quartier général de Québec-New York qui a concentré ses activités au pied du World Trade Center. Notre nouvel hôtel est à deux pas de l’Empire State Building, à côté du restaurant Les Halles où Anthony Bourdain s’est rendu célèbre.
Inutile de dire qu’on a du pain sur la planche: on part de zéro.
Et que dire de ma valise! J’avais prévu des vêtements pour trois jours, pas une semaine!
Avant de se lancer, j’informe ma blonde que finalement je ne serai de retour que le 11 septembre. Je vais donc manquer son traditionnel couscous de la rentrée, et la visite de son frère, sa femme et leur fils.
Comme c’est un message que je laisse sur la boîte vocale de la maison, je ne sais pas que Montréal, comme New York du reste, traverse une pénible canicule. Ce soir-là, après mon message, fiston, qui a alors 8 ans, fait une crise de larmes comme sa maman en a rarement vue une. Est-ce la chaleur? S’ennuie-t-il de son papa parti depuis tant de jours (une rareté dans sa vie)?
On ne saura jamais vraiment.
Heureusement que je n’ai pas su ça, j’ai pu plonger avec insouciance dans cette nouvelle mission qu’on me donnait, mission que je raconterai dans une autre publication.
Un dernier mot sur Michael Jackson. Comme il a donné son deuxième spectacle le 10 septembre 2001, ça veut donc dire qu’il s’est réveillé à New York le lendemain matin 11 septembre.
Même chose pour Elizabeth Taylor, Marlon Brando et toutes les autres vedettes qui faisaient partie du spectacle.
Comment ont-ils fui New York dans la cohue qui a suivi l’effondrement des tours?
On a raconté que Jackson a prêté son autobus de tournée pour sortir de la ville des fans qui campaient devant son hôtel. Il aurait exigé que cela soit tenu secret pour ne pas avoir l’air de vouloir se faire du capital avec ce geste.
On peut aussi lire une légende qui veut que Jackson était attendu au World Trade Center le 11 au matin pour un événement au cours duquel il remettait la montre en or qu’il portait durant le spectacle à un organisme de bienfaisance. Il s'est levé en retard et a manqué son rendez-vous.
Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui ne l’est pas?
Il y a encore beaucoup d’histoires à raconter sur cette journée.













