
photo: Pierre Dury
Kairos de Jennifer Alleyn
30-07-2026

‘’Ma mère me disait de poser sur la vie un regard d’étranger pour être toujours dans la découverte et dans une forme de respect. Si on pose ce regard-là, on est juste dans l’accueil.’’
C’est la réalisatrice Jennifer Alleyn qui a dit ça en faisant la promotion de son film Kairos, sorti le 15 mai dernier.
Je n’étais pas à Montréal lorsque ce film a pris l’affiche, et ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai attrapé ce long-métrage que j’aurais regretté avoir manqué au cinéma, parce que voilà un film à voir en salle.
Personnellement, je l’ai vu au Cinéma du Musée, et il m’est apparu comme un œuvre d’art tellement la cinématographie est soignée, originale et hautement picturale.
Montréal, où l’action se passe, est magnifiquement tournée.
C’est exactement le centre-ville d’où j’écris ce texte, avec ses tours qui scintillent des lumières de tous ceux qui l’habitent anonymement.
Ce film m’a beaucoup accroché pour ça, mais aussi pour la voix qu’il donne à tous ces sans-voix qui ont fait de Montréal leur terre d’accueil. Y en a plein dans mon building.
Je vous explique.
Manu est un comédien qui traverse un creux, il accepte donc l’offre qu’on lui fait d’animer une émission de nuit à la radio où il peut parler de philosophie si ça lui chante, et faire jouer la musique qu’il veut. Tout ça à condition de prendre aussi les appels des auditeurs. Disons que je l’envie un peu.
Qui parle à son micro?
Qui a besoin de répondre quand l’animateur pose de grandes questions comme: qu’avez-vous un jour laissé derrière pour être où vous êtes aujourd’hui?
Eh bien les auditeurs de l’émission Kairos, un mot grec qui signifie le moment opportun, celui où on saisit ce qui passe et qui ne revient pas, sont des immigrants qui philosophent sur leur destinée maintenant qu’ils sont chez nous.
Comme à la radio, ce sont des voix qu’on entend.
Des voix qui parlent en français, avec une variété d’accents.
Jennifer Alleyn n’a pas inventé ces témoignages, ils viennent d’entrevues qu’elle avait faites pour un projet artistique au Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, car la réalisatrice est aussi une artiste visuelle, comme son défunt père Edmund ((1931-2004).
C’est tellement touchant d’entendre ces personnes à qui on ne donne jamais vraiment la parole dans la sphère publique.
Que François Legault et Jean-François Roberge houspillent constamment en les traitant de demandeurs d’asile.
La mère de Jennifer Alleyn, qui a quitté ce monde à la fin juin, avait bien raison: il faut poser sur la vie un regard d’étranger pour être toujours dans la découverte et dans une forme de respect.
Sa fille, ancienne concurrente de la Course Destination monde, l’a bien intégré dans ce film qui flirte avec le documentaire tout en étant onirique et philosophique. ‘’Un film all-dressed’’ pour reprendre les mots de sa réalisatrice.
Il y a donc dans ce film un discours pluriel grâce à toutes ces vraies personnes qui appellent à la tribune téléphonique pour répondre à l’existentielle question: Suis-je au bon endroit, dans la bonne vie?
Et il y a une distribution d’acteurs (pas surexposés) pour recréer notre métropole si cosmopolite.
Pour le rôle titre, on a fait appel à Emmanuel Schwartz, une sorte d’alter-ego masculin de la réalisatrice, car il est né lui aussi d’un père artiste anglophone, et ne rechigne pas devant tout ce qui touche à la philosophie.
Emmanuel Schwartz porte son propre nom dans le film, mais je n’ai pas cessé, à chaque apparition, à voir en lui l’animateur du 98,5, Luc Ferrandez. Même look, et surtout même voix riche.
Sa technicienne est incarnée par Olivia Palacci, une comédienne que je ne connais pas, mais dont la présence à l’écran m’a soufflé.
Dans de plus petits rôles il y a également Igor Ovadis, Elsa Guedj, François Chénier, et l’humoriste Philippe-Audrey Larrue-Saint-Jacques. Ce dernier est formidablement bien casté pour donner une leçon de philosophie à son ami Manu lorsqu’il se demande où sa vie s’en va dans ce monde en déroute. Un sentiment que je partage avec Manu.
Je reviens en terminant sur la cinématographie.
Moi qui photographie Montréal sous toutes ses coutures, de jour, j’ai été admiratif du travail nocturne fait avec l’aide de drones. Félicitations à Marc Simpson-Threlford pour la direction photo.
Au générique, Jennifer Alleyn est aussi créditée comme cadreur.
Il y a une shot dont je suis jaloux: celle où la caméra filme des édifices de Griffintown qui reflètent dans le bassin Peel jusqu’à leur disparition à la suite d’un tilt up, de l’eau qui bruisse jusqu’au muret du quai.
Du grand art!
Et que dire de la scène finale, un plan séquence dans lequel la caméra filme l’édifice Le Colisée, rue Sherbrooke, de nuit, de bas en haut, avec vue sur les intérieurs de quelques unes de ces six milliards de solitudes que Daniel Bélanger a un jour chanté.
WoW!
J’espère que ce film connaîtra une belle carrière internationale, car en plus de son contenu viscéral, c’est une carte postale pas banale de Montréal.









