LES TROIS SOEURS DE TCHEKHOV, FAÇON 2013

Tchekhov fait partie de mes meilleurs souvenirs de théâtre. Yves Desgagnés avait créé en 1993 un Ivanov chez Duceppe que je n'ai jamais oublié.  En 1999, Serge Denoncourt m’avait brassé la cage avec Je suis une mouette…non ce n’est pas ça.

 

J’étais donc curieux de voir comment Villa Dolorosa de la dramaturge allemande Rebekka Kricheldorf transposerait le spleen de l’auteur russe dans notre réalité contemporaine. Je me suis donc rendu à Espace Go qui présente, en français, cette pièce qui date de 2009.

 

L'auteure reprend la dynamique familiale des Trois Sœurs. Dans une grande villa en ruine, on retrouve Olga, Irina, Mescha et Andrej, enfants d’un couple mort dans un accident de voiture.  Sans leurs parents qui leur ont donné une éducation élitiste, ces orphelins adultes  semblent n’avoir plus de repères. L’aînée déteste son travail au point de mépriser les enfants à qui elle enseigne. La benjamine est prisonnière d’un mariage sans amour. L’unique garçon, aux idées nébuleuses,  n’arrive pas à accoucher d’un livre. Et il y a Irina, personnage principal, qui est une fainéante assumée. A son party d’anniversaire, elle force sa fratrie à faire face au néant de leur vie.

 

Dans Villa Dolorosa, il y a aussi deux personnages extérieurs au clan familial : un ami et la belle-sœur. Le premier apparaît comme une bouée mais dans les faits il traîne un mal de vivre comme un boulet. La femme d’Andrej, elle, incarne deux tares aux yeux de la maisonnée : la vulgarité et le sens de la réalité.

 

Tout ça ressemble aux Trois Sœurs de Tchekhov. Mais dans cette production, on ne sent pas  les 112 ans qui nous séparent du texte original. La menace du conformisme, l’ennui, le suicide, le rapport tordu à l’art, le snobisme, tous des sujets abordés par la pièce, sont toujours  d’actualité.

 

Lourd ? Non. Martin Faucher a privilégié une approche décalée. Les personnages sont franchement pâmés mais on prend souvent le parti d’en rire. La traduction de Sarah Berthiaume et Frank Weigand  transmet avec une efficacité contemporaine la logorrhée verbale et le radotage de ces êtres oiseux.

 

La distribution est étincelante.  Les comédiens insufflent à cette Petite Vie ce qu’il faut de gravité pour qu’on retourne à la maison en se posant des questions sur la fragilité de l’existence.